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Le langage du toucher

« Le toucher précède la vue, précède la parole. C'est le premier et le dernier langage, et il dit toujours la vérité. » - Margaret Atwood

Les fœtus humains sont recouverts d'un fin duvet appelé lanugo, qui apparaît vers la seizième semaine de grossesse. Certains chercheurs pensent que ces filaments délicats amplifient la sensation agréable du liquide amniotique maternel qui caresse doucement la peau, préfigurant la sensation de chaleur et d'apaisement qu'éprouvera un enfant, une fois né, lorsqu'il sera étreint.


Le contact physique peut réduire le rythme cardiaque, la pression artérielle et le taux de cortisol – autant de facteurs liés au stress – chez les nourrissons, comme chez les adultes. Il favorise la libération d'ocytocine, une hormone qui procure une sensation de calme, de détente et d'harmonie avec le monde. Chaque fois que nous prenons une personne dans nos bras ou que nous câlinons un animal de compagnie, notre corps libère de l'ocytocine, nous procurant cette sensation de bien-être. Ainsi, l'ocytocine semble renforcer notre motivation à rechercher et à maintenir le contact avec autrui, ce qui contribue au développement du cerveau humain, intrinsèquement social. L'ocytocine joue également un rôle essentiel dans la relation que nous entretenons avec nous-mêmes.


Le toucher est le ciment des sens et il est assuré par la peau, notre plus grand organe. Nous sommes parmi les rares mammifères à naître si prématurément dans notre développement. Notre système moteur n'est pas complètement développé, nous ne pouvons pas nous nourrir seuls, ni réguler notre température corporelle au-delà d'un certain seuil – ce qui signifie que nous dépendons des autres pour survivre. Chez le nourrisson et l'enfant, les soins reposent principalement sur le contact tactile et le fait d'être porté. Toute activité élémentaire implique le toucher, comme changer les couches, donner le bain, manger, dormir et, bien sûr, câliner. Même après les premiers mois de vie, les interactions tactiles sociales sont cruciales pour notre développement.


Encourager les interactions tactiles entre les mères souffrant de dépression et leurs bébés peut donc réduire les conséquences négatives pour les enfants plus tard dans leur vie. Il est important de noter que ce bénéfice est réciproque : le contact peau à peau entre le nourrisson et le parent augmente les niveaux d’ocytocine chez les mères, les pères et les nourrissons, procurant une sensation de bien-être, favorisant le développement d’une relation saine et améliorant la synchronisation des interactions parent-enfant.


De nombreux neuroscientifiques et psychologues pensent que nous possédons un système dédié à la perception du toucher social et affectif, distinct de celui que nous utilisons pour toucher les objets. Ce système semble capable de reconnaître sélectivement les caresses ; celles-ci sont ensuite traitées dans l'insula, une zone du cerveau impliquée dans le maintien de notre conscience de soi et de notre conscience corporelle. Le toucher lent et caressant est non seulement important pour notre survie, mais aussi pour notre développement cognitif et social : par exemple, il peut influencer notre capacité à identifier et à reconnaître les autres dès notre plus jeune âge. Dans une étude menée auprès de nourrissons de quatre mois, les enfants caressés doucement par leurs parents ont appris à identifier un visage déjà vu plus facilement que ceux ayant reçu une stimulation non tactile. Il semblerait que le toucher social lent puisse servir d'indice pour porter une attention particulière aux stimuli sociaux, tels que les visages.


Ce qui est particulièrement important durant la petite enfance, ce n'est pas seulement la quantité de contact physique reçu, mais aussi sa nature et sa qualité . Dès l'âge de 12 mois, les bébés sont capables de percevoir la manière dont leur mère les touche lors d'activités quotidiennes, comme pendant les jeux ou la lecture. Il n'est pas exagéré de parler du toucher comme d'un langage à part entière, que nous apprenons, au même titre que le langage parlé, grâce aux interactions sociales avec nos proches, dès notre plus jeune âge. Nous utilisons le toucher quotidiennement pour communiquer nos émotions et exprimer notre peur, notre joie, notre amour, notre tristesse, notre excitation sexuelle, et bien d'autres sentiments. Réciproquement, nous sommes assez doués pour décrypter les intentions et les émotions d'autrui à travers leur façon de nous toucher.


Nous échangeons des gestes tactiles comme autant de symboles de communication, non seulement pour tisser des liens sociaux, mais aussi pour établir des rapports de force. Dans les milieux professionnels occidentaux, il est courant d'exercer une certaine pression lors de la poignée de main lors d'une première rencontre.


Le langage du toucher influence notre rapport à nous-mêmes et à notre corps tout au long de notre vie, avec des répercussions profondes sur notre bien-être psychologique & notre santé mentale. Tout au long de notre vie, nous avons besoin du contact physique pour nous épanouir.

Aux moments de notre vie où nous sommes le plus vulnérables, le contact physique nous est plus indispensable que jamais. Tout ce que nous savons du contact social nous indique qu’il faut le favoriser, et non l’inhiber. Il est essentiel d’en reconnaître les dangers, mais l’éviter complètement serait une catastrophe. La pandémie nous a donné un aperçu de ce que serait la vie sans contact. La peur de l’autre, de la contamination, du contact physique, a permis à beaucoup d’entre nous de réaliser combien nous manquent ces étreintes spontanées, ces poignées de main et ces tapes sur l’épaule. La distanciation physique laisse des traces invisibles.


Dans le contexte actuel, l'idée d'une « renaissance du toucher » est-elle réservée aux téméraires et aux insensés ? Je revendique le droit au toucher et je rêve d'un monde où personne ne sera privé de contact physique.

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